La langue française et ses lacunes
Des trous dans la langue
Par Martin Francoeur – Semaine du 7 avril au 13 avril 2009
Je vous ai déjà parlé du livre 101 mots à sauver du français d’Amérique, écrit par Hubert Mansion. Il y a dans cet ouvrage de bien belles trouvailles: des mots qu’on dépoussière ou qu’on découvre, des sens méconnus, des expressions étonnantes… En le feuilletant encore et encore, la semaine dernière, je suis tombé sur le mot «cheap», pour lequel l’auteur se livre à une réflexion élargie. Une réflexion sur les lacunes de la langue française.
L’auteur note qu’il n’y a pas, à proprement parler, d’équivalent français parfait pour le terme anglais «cheap». On a peine à trouver un antonyme parfait pour «cher», employé au sens de «coûteux». Il y a bien certains adjectifs comme «abordable» ou «peu dispendieux», mais rien qui corresponde parfaitement et en un seul mot à l’adjectif anglais «cheap».
Hubert Mansion remarque avec justesse qu’il faut avoir recours à des périphrases ou, plus simplement, à cet équivalent anglais. «Prétendre, comme le dit un spécialiste, qu’il existe de nombreux équivalents français pour remplacer cet anglicisme en l’occurrence bon marché, peu coûteux, pas cher, au rabais est aussi vrai qu’assurer que l’arbre-qui-produit-des-glands-mangés-par-les-cochons est un équivalent de chêne», remarque-t-il dans son bouquin.
Le terme «cheap» est d’ailleurs devenu si populaire dans la langue courante qu’on le croirait presque accepté en français. Ce n’est évidemment pas le cas.
C’est là une des lacunes de la langue française. Notre langue a beau être complexe, riche et précise, il n’en demeure pas moins qu’elle contient quelques failles. On nous dit, par exemple, qu’il manque des mots pour désigner certaines parties du corps comme la saignée du bras ou la cavité derrière le genou.
Si on pousse la réflexion plus loin, on remarque que le français manque parfois de précision. Mansion cite la phrase «Je prends une photo de l’hôtel», pour laquelle il est impossible de dire si le sujet a pris une photo de l’extérieur vers l’hôtel, en faisant de l’établissement le sujet principal de la photo, ou s’il a plutôt pris une photo du paysage qui s’offre à lui depuis l’hôtel. On pourrait même penser qu’il se trouve à la réception de l’hôtel et qu’il prend, dans un petit présentoir, une photo illustrant l’hôtel où il séjourne, afin d’en garder un souvenir.
C’est la même chose pour le verbe «louer», pour lequel il est difficile de savoir si on donne ou on prend en location. Si quelqu’un dit : «J’ai loué un appartement à bon prix», il peut aussi bien s’agir du locataire qui a enfin trouvé un logement, que du propriétaire qui est soulagé d’avoir trouvé quelqu’un qui lui payera un loyer mensuel pour un logement qui était vacant.
L’auteur donne aussi l’exemple des enfants qui ont perdu leurs parents. Ce sont des orphelins. Mais les parents qui ont perdu leur enfant n’ont pas droit à un vocable pour les désigner. Ils doivent, comme le rapporte Hubert Mansion, se résigner à dire que « leur enfant est mort ».
Restons dans les choses familiales pour constater que la «belle-mère» peut être à la fois la mère d’un des époux, vue par l’autre époux, mais aussi la conjointe d’un père qui s’est remarié, vue par les enfants de celui-ci.
Le monde de la conjugaison est aussi parsemé de lacunes. Plusieurs verbes n’ont pas de conjugaisons à certains modes ou à certains temps. Frire n’a pas d’imparfait. Poindre n’a pas de passé. D’autres verbes ne se conjuguent qu’à la troisième personne du singulier. Les trous, dans le Bescherelle par exemple, sont nombreux.
De tels constats ont fait dire au linguiste Marouzeau que «le français est peut-être une des langues les plus lacunaires». Et Fénélon a même osé dire ceci: «Notre langue manque d’un grand nombre de mots et de phrases; il me semble même qu’on l’a gênée et appauvrie, depuis environ cent ans, en voulant la purifier. […] Je voudrais autoriser tout terme qui nous manque, et qui a un son doux, sans danger d’équivoque.»
C’est peut-être – heureusement – grâce à une telle philosophie que le français s’est enrichi de plusieurs mots empruntés à des langues étrangères. Mais il y a encore de la place.
Comme pour désigner quelque chose de «cheap…»

Eh! bien, cher Monsieur, je ne suis pas d’accord avec vous. Débauche de charabia, je trouve qu’il y a déjà bien trop d’anglicismes mal compris, mal employés, mal assimilés, mal prononcés, dissonants, outrés-outrageux-outrageants, des deux côtés de l’Atlantique d’ailleurs et, détail comique, pas les mêmes, pour oser faire la «promotion» du vocable «cheap» (mot déjà bas et vulgaire en anglais) et presque proposer de l’adopter en français. Ah! Ça non! Assez, Enough, Genug, Basta, Rhlass.
«Ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement, et les mots pour le dire vous viennent aisément», vous dirait Boileau.
Oseriez-vous dire à Edmond Rostand d’adopter «cheap»? Tout à trac, il réveillerait illico Cyrano pour, flamberge au vent, vous proposer tout de go une bonne tirade de son cru afin de parer à ces supposées «insuffisances» en déclarant: Vous auriez pu dire Messire, mais c’est donné, c’est bon marché, c’est pas cher, c’est pour rien, c’est pour une bouchée de pain, pour un liard, c’est cadeau.
Méprisant: ça vaut rien, c’est toc, du toc, c’est bas de gamme, ça vaut pas un kopeck, c’est pour rien, pour trois fois rien, pour quatre sous, pacotille, c’est pour des prunes, pour un picaillon, pour une goutte d’eau, pour une miette.
Familièrement: c’est camelote, c’est peau de balle (et balai de crins ajoutent les puristes verbeux…)
Plus trivial encore: ça vaut pas un rond, ca vaut des clopinettes, pour des clopinettes, ça vaut pas un sous, pas une cenne… Roupie de sansonnet, billevesée et coquecigrue que tout cela...
Et vous citer Fénelon, qui admettrait un «terme au son doux» «et sans danger d’équivoque ».
«Cheap» un son doux! Vraiment? Allons, allons! Et sans danger d’équivoque? Songez à tous ces «maudzis français» qui font leur repas de «chips» avec leur manie de mal prononcer l’anglais, d’omettre de prononcer la dernière lettre, ils ne tarderaient pas à parler de «cheap-chip» et de chip-munk à monkey see, monkey do, nous serions tous au zoo! En «chimp» très vite, nous balançant dans l’équivoque!
Vous ne l’ignorez pas, chaque langue, culture, à ses spécificités, linguistique, régionales. Diversité ou richesse dans un domaine plus marqué ou un autre reflètent l’héritage, le patrimoine culturo-ethno-géographique, voir climatique, le terrain. Voyez nous-mêmes avec «les neige, la glace, les vents et les forêts», tout l’éveillé de la poudrerie au grésil et tutti quanti, les Français avec la cuisine ou le pain.
L’anglais est pauvre dans certains domaines tout autant, dès qu’il s’agit de «débonnaire» et «bon vivant», de «chaises longues», de «milieu», d’un «je ne sais quoi», d’un «soupçon», d’un «chargé d’affaires», d’un «coup d’État» ou « coup de grâce», dès qu’il s’agit de «rendez-vous» de «chercher la femme» et plus de 150 vocables français (je les ai comptés et compte encore!) utilisés couramment par tout anglophone unilingue sans même le savoir, de l’«entrepreneur» au «voyageur» à la recherche d’un «hôtel» ou d’un «taxi».
À tel point qu’un Anglais adroit est «legerdemain» c.a.d. léger de main, qu’il aille à Des Moines ou Detroit, Pointe Pelée ou au lac Pontchartrain, même voir le Grand Teton, sûr de
«Dieu et son Droit».
Mais «revenons à nos moutons». Quand l’Anglais dit «I got it cheap», nous disons: Je l’ai eu pour un air de guitare. Convenez que c’est autre chose tout de même, pour une langue «lacunaire»!
Le style la créativité, le panache, la poésie en prime, la signification fulgurante dans la beauté, ça laisse «cheap» loin derrière, non? Et comme «cheap» vole bas, sans allant ni élan, n’est-ce pas? Et quand l’Anglais atteint, est conquis, convaincu, que dit-il? «Touché», «et voilà»… à cause de «trous dans sa langue», peut-être?
Non, voyez-vous quant à moi je préfère utiliser chasse-feuilles que « leaf-blower» (ou ne pas l’utiliser du tout par souci écologique et repos des familles), employer le beau mot de courriel qu’un «e-mail», la toile que le «web », ça fait toc, plutôt que ca fait «cheap».
Si vous vous sentez dépourvu, inventez, créez, inventons une locution française. Créons un ordinateur plutôt qu’un «computer», un baladeur plutôt qu’un «walkman», ça nous ressemble tellement plus que «cheap». L’usage et l’esthétique naturel de la langue séparerons le bon grain de l’ivraie…
Songez que pour nous «brainstorming» est devenu remue-méninges, et «fiberglass» s’est mue en laine de roche!
Mais surtout, de grâce, pas de promotion de vocables anglais dans le rare, le seul, le précieux journal francophone de Toronto. C’est une question de tenue, de rigueur, de Noblesse oblige, cher Monsieur. La langue du et de «Beau geste» ne peut racoler «cheap».
Et croyez bien que le but de ma missive n’est point de vous assaillir mais de vous assister. Nous sommes trop peu nombreux à Toronto, aux avant-postes de la francophonie, pour nous opposer sur des arguties au lieu de nous entraider à maintenir «la différence» dans la meilleur langue de Molière.
Toute autre attitude serait «cheap», que dis-je, importune, disgracieuse, basse, vile, gauche, inconvenante, déplacée, hors de propos, maladroite, incongrue, sans tact, inepte, étriquée, mesquine, vétilleuse, gargotière, émanant la sentine… Ai-je laissé quelque trous…?
Bien francophoniquement à vous.
P.S.: Pour la cavité derrière le genou je propose: le pli de Jarnac (le sillon de…). Pour la saignée du bras je propose: la commissure humérale.
— Jean-Charles Berger – 23 avril 2009 13:29